Ravier Christophe

Animalier

Le description complète est publiée dans Nat’Images n°55

Le Kenya et la Tanzanie sont des destinations merveilleuses pour de nombreux photographes animaliers. Masaï Mara, Serengeti, Ngoro Ngoro, Samburu, Amboseli, Tarangire et bien d’autres noms de parcs et de réserves résonnent comme autant des lieux paradisiaques sur les cartes de l’Est africain. L’Afrique de Karen Blixen ou bien encore de John Henry Patterson est sans doute dans l’esprit de la plupart des visiteurs. Bien sûr les choses ont changé et heureusement, mais l’attirance pour les plaines infinies et les paysages originels peuplés d’animaux sauvages reste identique. Croiser le regard d’un fauve ou un éléphant dans son milieu naturel fait vibrer le lien qui nous relie à l’animal, au brut, à l’authentique. De cette sensation naît le besoin d’y retourner pour ressentir la vibration que certains appellent avec bienveillance le virus de l’Afrique !
En Afrique de l’Est, les visiteurs désirant découvrir les Parcs Nationaux sont accompagnés d’un guide professionnel, également chauffeur du véhicule tout terrain spécialement équipé pour les pistes africaines et l’observation des animaux. Ces conditions idéales confèrent des avantages majeurs. Le guide connait l’endroit comme sa poche, donc pas besoin de GPS. De plus, en cas de pluie, on peut compter sur sa réelle expertise pour ne pas enliser le véhicule sur les pistes glissantes. Le photographe peut ainsi se concentrer entièrement sur son sujet et éventuellement se déplacer dans le véhicule en choisissant le meilleur point de vue. Enfin, le guide connait les habitudes des animaux et sait les localiser grâce à un suivi quotidien et un réseau de contacts bien établis, chose impossible à acquérir en quelques jours.
Les conditions de prises de vues dans un affut à roulettes sont confortables et puisque les animaux y sont habitués, la proximité avec le sujet permet très souvent de remplir le cadre. Le point de vue devient alors crucial pour obtenir une image forte. Un point de vue élevé, debout dans le véhicule depuis le toit panoramique, donne trop d’importance à la végétation environnante et écrase l’animal dans une vue plongeante qui manque de perspective. Profiter d’un angle de vue intermédiaire en restant assis, voir accroupi dans la voiture en faisant reposer l’objectif sur le rebord de la fenêtre ou sur un support à tête pendulaire, permet de revenir à la hauteur du sujet et de mettre davantage l’animal en valeur. L’immense majorité des images de mammifères d’Afrique sont réalisées ainsi puisqu’il est interdit de descendre du véhicule pour être à la hauteur du sujet. Et quand bien même, qui se risquerait à descendre du véhicule pour prendre un lion à hauteur de crinière ? C’est pourquoi le point de vue semi-plongeant est devenu un standard que peu de photographes animaliers se sont aventurés à contourner.
Les soirées sous le ciel étoilé des camps de brousse rassemblent des passionnés, des voyageurs, des photographes amateurs et professionnels. Lors d’un séjour en août 2016, nous avons eu le privilège d’échanger sur ce sujet avec le photographe Anup Shah qui préparait alors la sortie de son dernier ouvrage « Mara, Rencontres intimistes au cœur de la savane ». Le point de vue était au centre des discussions. En parcourant ses photographies en avant première, nous découvrions un nouveau monde vu su sol. Chaque image nous laissait bouche bée. Elles montraient zèbres, éléphants, lions, hyènes, girafes, topis, gnous, babouins, guépards et chacals comme jamais nous ne les avions vus. Le spectateur était placé au cœur de l’action, comme couché sur le sol au milieu des animaux. C’était décidé, nous ne ferions plus d’images de la portière mais bien au niveau du sol !
L’objectif étant fixé, il ne restait plus qu’à trouver une solution technique pour une mise en œuvre en février 2018, date de notre prochain séjour au Kenya. Sortir du véhicule pour prendre les photographies à plat ventre sur le sol étant à proscrire, il nous fallait créer un système déporté de prise de vue, solidaire du véhicule et télécommandé depuis l’intérieur de l’habitacle. Puisque nous étions deux photographes, il y aurait donc deux systèmes. Et puisque chacun de nous avait sa petite idée derrière la tête, nous aurions deux systèmes différents avec deux approches différentes. L’un serait simple, peu coûteux, fait à partir d’éléments disponibles dans le commerce et à réglage manuel, l’autre serait entièrement télécommandé et entièrement réalisé sur mesure (voir encadrés).
Après quelques mois de construction et d’expérimentation, nous avons laissé le froid alsacien fin de l’hiver 2018 pour tenter de faire d’autres images avec nos inventions. Nous avons sélectionné deux lieux emblématiques pour réaliser les images que nous avions en tête. Tout d’abord le Parc National d’Amboseli pour son incroyable densité d’éléphants. Au pied de l’imposante silhouette du Kilimanjaro, les pachydermes sortent de la forêt dans laquelle ils ont passé la nuit à l’abri du vent frais. Ils traversent alors en petits groupes les plaines d’abord arides puis herbeuses afin de se rendre dans le marais où ils passent la journée à demi enfoncés dans l’eau en se nourrissant des plantes aquatiques. La seconde partie de notre safari fut la Réserve de Masai Mara. La densité et la diversité des espèces y sont remarquables. Néanmoins, les fréquents déplacements des félins dans l’immensité de ce territoire laissaient planer l’incertitude sur les chats que nous y croiserions. Lors de notre séjour, lions, léopards et guépards étaient au rendez-vous. Début mars, la saison des pluies était en avance, ce qui nous permit d’éprouver notre système et notre matériel photographique sur les pistes détrempées et boueuses que l’eau avait transformées en patinoires.
Les enseignements des premières utilisations en situation furent rapidement intégrés et les images accumulées dopèrent notre motivation. La première leçon fut la vitesse. S’il est vrai qu’un éléphant est un sujet immanquable lorsqu’on a l’œil dans le viseur, il n’en est pas de même lorsque l’appareil est déporté. En effet, il faut cadrer l’animal sur la tablette en utilisant le monopode ou la boite de potentiomètres, suivant le système. Ensuite il faut suivre le sujet puis cadrer, mettre au point et enfin déclencher. Nous avons vite compris que nous ne ferions pas d’images de chasse ! Nous nous sommes donc concentrés sur des sujets aux déplacements lents, voir immobiles pour commencer…
L’effet photographique recherché augmentant avec la proximité du sujet, nous avons utilisé majoritairement des focales voisines de 50mm et lorsque le sujet était plus éloigné, des focales comprises entre 200 et 400mm. L’utilisation d’un grand angle nécessitant que le sujet soit très proche du véhicule, il n’y eut guère que les éléphants pour nous permettre de flirter avec le 20mm.
La mise au point à l’aide d’un Live View déporté sur tablette est redoutable d’efficacité. Faisant abstraction de toutes les imprécisions liées aux micros réglages du boitier, le contrôle Live View permet également d’agrandir jusqu’à dix fois la zone de mise au point. Le résultat est excellent et permet de s’affranchir des pièges de l’autofocus lorsque l’animal est dans les hautes herbes. Une fermeture à f/8 pallie les mouvements du sujet lors des temps de latence liés aux déclenchements déportés. En revanche, le suivi de mise en point continue (AI Servo, AF-C) n’est utilisable que lorsque les conditions de lumière sont bonnes.
Selon la vitesse de déplacement des animaux dans leur biotope, certaines situations permettent d’exploiter pleinement notre matériel, d’autres sont plus délicates à maîtriser.

La troupe de lions en carpette (couchés sur le sol, au repos) est un sujet bien adapté du fait de leur immobilité. C’est l’occasion de peaufiner la technique de mise au point en manuel sur la tablette. L’œil du fauve regardant l’objectif à travers les herbes hautes donne un frisson qui hérisse la crinière ! Dans la même veine, on peut citer le repas des félins autour de la carcasse où chacun finit par trouver sa place. Pour se remplir le ventre, mieux vaut rester tranquille. Il en est de même pour les guépards à l’affût, les terriers de hyènes, les mammifères dans le marais et par extension, tous les mammifères au repos ou au repas.
A l’inverse, les prises de vues sont plus difficiles sur des animaux en mouvement. Nous avons déjà évoqué les éléphants qui ont souvent trompé notre vigilance en se déplaçant plus vite qu’escompté. Du coup, nous étions prévenus pour les girafes. Notre parade fut l’anticipation et l’hyperfocale au grand angle.
Avec de bonnes conditions de lumière pour permettre une mise au point sans temps de latence, les sujets un poil plus rapides deviennent possibles. C’est ainsi que les lionceaux, jeunes otocyons, jeunes hyènes, chacals, autruches, grues et autres herbivores complétèrent petit à petit notre photothèque.
Le système déporté est très bien accepté par les animaux. Ces derniers ne le considèrent pas comme un dispositif autonome mais comme faisant partie du véhicule. Ce qui n’aurait pas été le cas si nous avions installé l’appareil sur un véhicule télécommandé par exemple. Les rangers étaient souvent étonnés par les curieuses extensions aux fenêtres de la voiture mais furent très vite rassurés par nos explications : « photo, no filming ! ». Amateurs que nous sommes, nous avions peur d’être assimilés aux équipes de tournage de la BBC !
Certaines scènes telles que les chasses de félins sont impossibles à prendre avec un système à distance. La vitesse et les changements de directions des animaux imposent en effet d’avoir l’œil dans le viseur et le doigt sur le déclencheur. Il est par contre particulièrement intéressant pour s’immerger dans la vie de la savane à des moments plus calmes. Ainsi, nous avons pu nous glisser dans les hautes herbes à hauteur de gazelle de Thomson et réaliser qu’on ne voit pas le guépard venir, même en plein midi. Nous avons pu ressentir la puissance de l’éléphant beaucoup plus intensément que si nous avions essayé de lui faire face debout par le toit ouvrant du véhicule. Nous avons croisé le regard noir de la hyène et imaginé que devant cette ombre, nous étions la proie. Nous avons pu jouer avec les lionceaux et les lionnes et capter leurs regards plein de tendresse. Nous étions là lors des étreintes rugissantes du lion et de la lionne, comme à plat ventre devant eux, cachés dans les hautes herbes. Là encore, lorsque le roi couché sur sa proie, tout de rouge maquillé, nous fixait de son regard de feu sans même relever la tête.
Les systèmes déportés ouvrent de nouvelles perspectives. Ils nous encouragent à capturer des espèces déjà photographiées sous un autre angle afin d’ajouter à nos photothèques plus d’émotions en photographiant différemment. L’Afrique est un virus dont aucun ne souhaite guérir.
Christophe Ravier

Coordonnées

cs.ravier@orange.fr

www.christopheravier.fr

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